Revue de presse

Le tropaire de Winchester, juke-box +++ avant l'heure, tient en deux manuscrits : une arche d'alliance de la polyphonie notée autour de l'an mil. À chaque disque, Dialogos et sa fondatrice, Katarina Livljanic, en tirent des dramaturgies savantes et volontiers policières. Ici, deux voix et deux instruments rejouent, façon Cluedo, une tentative d'empoisonnement. Le 19 février 964, l'évêque Æthelwold expulsa les chanoines de Winchester et les remplaça par des moines d'Abingdon. Le chroniqueur Wulfstan les dit pervers, insolents, gloutons, ivrognes et fort volages ; ils auraient même tenté d'empoisonner l'évêque. À partir de neumes dont toute lecture demeure hypothétique, les artistes ressuscitent ce petit théâtre de souillures. Dieu offrit la musique à l'homme pour le laver de ses souillures. Et en plus c'est épatant !

CDR, Libre Belgique

Le programme est conçu comme une pièce radiophonique musicale. Katarina Livljanić a reconstitué musicalement des textes tirés de la Vita Sancti Aetheluuoldi de Wulfstan et les a entrelacés avec des pièces du Winchester Troper, cette précieuse source qui, à l'aube du premier millénaire, nous a légué l'un des plus anciens recueils de polyphonie notée. Deux voix féminines, une vièle et des flûtes créent des espaces sonores à la fois inquiétants et magiques. La perspective sonore varie : parfois, la voix semble tout près de l'oreille ; à d'autres moments, elle paraît s'éloigner dans l'espace. Prose parlée, chant monodique, premiers organa et interventions improvisées s'entremêlent.

Dès le début, une voix invisible appelle l'évêque : « Aetheluuolde, Aetheluuolde ! » Les excès des chanoines sont dénoncés (Blasphematores Dei), les moines font leur entrée (Servite Domino), et le conflit s'intensifie. Une excommunication liturgique tonne contre les « blasphémateurs ». Puis vient le cœur dramatique de l'histoire : l'évêque boit le poison. Dans le long Tractus Deus, deus meus, ici enregistré dans sa version en organum pour la première fois depuis le Xe siècle, la musique atteint son apogée : virtuose, raffinée, d'une modernité étonnamment intacte. Deux voix s'entrelacent pour donner naissance à quelques-uns des plus anciens chefs-d'œuvre polyphoniques connus de l'Occident. Les improvisations instrumentales répondent comme des gloses, tandis que des mélodies de séquences aux noms étranges, Berta vetula et Bucca excelsa, ouvrent des univers sonores expérimentaux. À la fin, Æthelwold triomphe, et la prose jubilatoire Laude celebret vient refermer la boucle.

Katarina Livljanić et Clara Coutouly chantent avec une grande force expressive et une remarquable présence du texte, tantôt a cappella, tantôt en dialogue avec les instruments. Albrecht Maurer (vièle et rebec) et Norbert Rodenkirchen (flûtes) évoluent avec une parfaite aisance entre rituel et imaginaire. Les quelque soixante-dix minutes passent à toute vitesse. Ceux qui craignent que les premières formes de polyphonie puissent sembler monotones seront détrompés : l'oreille et l'âme s'ouvrent à de nouveaux horizons. On plonge dans un monde étranger et pourtant étrangement familier, où le pouvoir, le silence et le chant se rencontrent.

Ce disque n'est pas un album comme les autres. C'est un voyage dans le temps, un drame sonore et, tout à la fois, une approche sensible et profondément attachante d'une musique restée presque mille ans dans l'ombre. L'ensemble Dialogos ne la fait pas renaître comme un objet de musée, mais comme une présence vivante, haletante, qui s'impose au présent. On retrouve le monde avec un regard différent : apaisé, émerveillé. Une écoute vivement recommandée.

Dirk Schauß, Online Merker

(…) L'ensemble Dialogos n'a pas oublié que la musique - y compris la musique très ancienne - est avant tout l'art de la narration. (…) Nous sommes allés à un concert de musique médiévale et nous sommes rentrés chez nous habités par des histoires de perversion, de violence, de meurtres et de miracles. Dites encore que les concerts de musique classique sont ennuyeux ! (…)

On reconnait ici le professionnalisme de Katarina Livljanić – elle a utilisé ces évènements extraordinaires avec aisance et assurance. D'une playlist de polyphonies médiévales intelligemment construite, elle a créé un récit convaincant qui a pris la forme d'une histoire miraculeuse (…). Ce qui aurait pu être un duo vocal austère, était en réalité aussi expressif que les premiers opéras baroques. Comme un duo plein de malédiction dans lequel les voix s'entrechoquaient. Ou dans la prière qui commençait par un cri désespéré : des voix errantes à la recherche d'un point de repos. Ou encore la miraculeuse guérison d'Aethewold, empoisonné, ici exposée dans un nuage fragmenté de mélodies. Un autre moment marquant fut la généalogie de Jésus. Les formules répétitives vous donnaient l'impression d'écouter la musique vocale minimaliste de Meredith Monk. Nous avons rarement entendu un concert qui enjambait si facilement plus de mille ans d'histoire de la musique.

Tom Janssens, De Standaard (Belgique)